entrée du fief des tournelles dans le patrimoine

ENTRÉE DU FIEF DES TOURNELLES,

ACTUEL CHÂTEAU BLEU,

DANS LE PATRIMOINE DES TURGOT

 

En 1666, le cardinal de Retz vend l’hôtel seigneurial des Tournelles à Mme Charlotte d’Ailly, duchesse de PÉquinyet de Chaulmes, dame de Magny. Le contrat de vente nous apprend que, dans ses transactions, “ le cardinal n'avait pour objectif que d'étendre sa suzeraineté à l’ensemble de la paroisse. Il n'avait jamais souhaité conserver le château des Tournelles comme lui étant inutile à cause qu'il a plusieurs maisons et fermes dans le village dudit Tremblay. ” De plus, précise le document, l'édifice est sujet “ à quantité de réparations ” et l'abbé souhaite utiliser le produit de la vente de ce château pour solder les différents échanges et acquisitions auxquels il vient de procéder. (1)

 

Propriétaire du fief, la duchesse de Péquiny remet l’hôtel seigneurial en état et étend considérablement la superficie du parc, qu’elle porte à près de 11 hectares. Le fief des Tournelles, actuel Château Bleu, appartient en 1701 à Louis L’Huillier, écuyer, seigneur de la Chapelle, un des cent gentilshommes de la Garde du roi. Le 10 juillet 1727, il passe ensuite à Henri Viart, seigneur des Tournelles et autres lieux, capitaine de 100 hommes d’armes au régiment  royal d’artillerie. Le 21 novembre 1738, le château  appartient à messire Nicolas François Le Brest, lieutenant des chasses en la capitainerie royale de Livry. Un an plus tard, il rentrera dans le patrimoine des Turgot.

L’HÔTEL DES TOURELLES EN 1701.

Détail extrait du plan dressé par Jean Claude Lescuyer,

voyer général de l’Abbaye de Saint-Denis,

Archives Nationales S2328.

 
   

 

Le dossier des titres de propriétés nobles, tenues en fief de l’Abbaye de Saint-Denis à Tremblay, mentionne la duchesse de Saint-Aignan, sœur du ministre, en qualité de propriétaire de l’Hôtel des Tournelles, mais le document ne précise pas le moment où ce bien est entré dans la famille Turgot. Nous n’avons trouvé cette date que dans le registre des ensaisinements, qui en fait une mention succincte, dans un état des fiefs que messire Turgot acquiert dans la châtellenie de Tremblay et Villepinte.

Inséré dans le registre des ensaisinements, ce document fait état de deux acquisitions de biens nobles effectuées par Michel,Étienne Turgot, alors prévôt des marchands de Paris. Il a acquis, en 1739, « le fief de Piquini ou des Tournelles au Petit Tremblay, relevant de la châtellenie de Tremblay. » La mention « n’a point servi » est portée en regard de l’inscription de l’acte d’acquisition.

 

En matière de droit féodal, ce terme a un sens précis. Le fief des Tournelles est un sous-fief. Le Nouveau dictionnaire François de Pierre Richelet (Amsterdam 1719) précise que servir « se dit en matière de fief lorsque l’un dépend de l’autre ». Le détenteur du bien, pour entrer
   

en sa possession, doit prêter foi et hommage au seigneur du lieu en l’occurrence le chapitre des Religieux de l’abbaye de Saint-Denis, pour tous les biens nobles de Tremblay. La mention portée en marge du registre atteste que cette formalité n’a pas été accomplie par le prévôt des marchands de Paris.

 

La théorie des matières féodales et censuelles de l’avocat HervÉ, publiée en 1785 chez Knapen, développe longuement la question de l’hommage, dans son tome n° 2. En résumé c’est la reconnaissance solennelle de ce que le vassal tient du seigneur du lieu. Selon cet ouvrage, pour en être exempté, il faut un titre express d’exemption. Nous n’avons pas trouvé trace de ce document et les registres de la châtellenie ne précisent pas les circonstances dans lesquelles Michel, Étienne Turgot a obtenu son exemption. Rien n’interdit de penser que le chapitre des religieux n’ait décidé de faire preuve de bienveillance à son égard, mais dans ce cas il est étonnant que les écrits de la châtellenie ne soulignent pas la magnanimité de l’abbaye à l’égard du prévôt des marchands. La sécheresse de la formule « n’a point servi »évoque plutôt un état de fait imposé par le rang du prévôt qui n’a accepté de se plier à une  cérémonie humiliante pour le vassal.

 

La théorie des matières féodales distingue 7 principes fondateurs de l’hommage. Il est personnel au vassal qui le porte et au seigneur qui le reçoit. Puisqu’il est une reconnaissance de la tenure féodale, il ne peut être véritablement porté que par celui qui tient véritablement le fief, à celui de qui il le détient. Il résulte de ces deux principes que l’hommage s’éteint avec la personne. Il doit donc être renouvelé à chaque changement de seigneur et de vassal. Or le dossier des propriétés nobles ne porte pas trace d’hommage rendu par l’un des descendants du prévôt. La dispense dont il a bénéficié, ou plus probablement l’état de fait qu’il a imposé, a été suivi par ses descendants, protégés comme lui par leur rang social. On imagine mal le chapitre des Religieux cherchant querelle au ministre Turgot ou à l’un de ses frères.

Le caractère humiliant et obsolète de la cérémonie de l’hommage se manifeste encore dans toute son ampleur en 1738, soit un an avant que le prévôt ne fasse l’acquisition de ce bien noble. Le 21 novembre 1738,  messire Nicolas, François Le Brest, se présente « tête nue, sans épée ni éperon et un genou à terre, conformément à la coutume (il) a fait et porté à messieurs le religieux, Grand Prieur et couvent de l’abbaye Royale de Saint-Denis en France, seigneurs de Tremblay, la foi et hommage et serment de fidélité qu’il est tenu, faire et porter, à cause et pour raison du dit fief de Péquiny ou des Tournelles, mouvant et relevant d’eux en plein fief, foi et hommage, à cause de leur dite châtellenie de Tremblay » (2 )-

On imagine mal le prévôt ou l’un de ses descendants reconnaître de façon aussi solennelle leur état d’infériorité par rapport au seigneur dominant du lieu

Michel, Étienne Turgot, Prévôt des Marchands

de Paris, portrait par Van Lo

Cliché Société des Amis de Turgot

Michel, Étienne Turgot, Prévôt des Marchands

de Paris, portrait par Van Loo. Ce tableau est conservé par les descendants de la famille  au château de Manneville, commune de Lantheuil, dans le Calvados.

Une plaque de cuivre, située au bas du cadre, porte la mention

« mort en son château du Tremblay ».

 
   

Le procès-verbal de réception de foi hommage et aveu de Nicolas Le Brest donne la description suivante du fief, un  an avant sont entrée dans le patrimoine des Turgot.

« Consistant le dit fief  en un château qui a une cour principale ; avec issue sur une rue du dit village de Tremblay, la dite cour formant demi-lune vers son entrée et –aux deux côtés de laquelle sont deux tourelles l’édifice en aile, à droite en entrant, pavillon ensuite, un grand corps de logis au fond de la dite cour avec deux pavillons au-devant, basse-cour à gauche de la dite principale cour, dans laquelle basse-cour, aussi à gauche, sont plusieurs édifices régnant le long de la rue du dit village de Tremblay, grange et autres édifices en icelle basse-cour qui a pareillement issue  en sa principale entrée sur la dite rue, à côté du dit château et basse-cour. Un parc planté d’allées d’ormes et de charmilles, pièces de gazon, pièces d’eau, terre labourables, espalier, parterres et autrement, le dit parc clos de murs à l’exception de la partie occupée par une allée, à gauche de laquelle il y a un fossé contenant la totalité des dits château, cour, basse-cour, bâtiments et parc, d’une part en tournant à la nouvelle rue et au chemin de la Pissotte, d’un bout en pointe où est un petit étang, au ru de la Fontaine, et par le bout où est l’entrée du dit château, à la dite rue du village de Tremblay appelée la rue Neuve ; ainsi que le tout s’étend avec droit de colombier à pied, appartenant le dit fief au sieur Le Brest, au moyen de l’acquisition qu’il en a faite de messire Louis L’Huilier de la Chapelle, chevalier et seigneur des Tournelles, ci-devant capitaine général et guide de camp des armées du roi, auquel le dit fief appartenait ès nom et qualités portées au contrat de la dite acquisition passée devant maître GuÉrinet son confère notaires à Paris, le 6 du présent mois. »

 

Françoise, Hélène, Étiennette Turgot est la dernière née des enfants de Michel, Étienne Turgot.  Après le décès de son père, c’est elle qui gèrera le patrimoine des Turgotà Tremblay.

 

Le 9 septembre 1757, elle a épousé Paul, Hippolyte de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, de 45 ans son aîné. Cette alliance avec un pair de France, chevalier des Ordres, gouverneur et lieutenant général du Hâvre de Grâce et pays en dépendant, consolide sa position sociale et la place dans le premier cercle des dignitaires de la cour. Le couple n’aura pas de descendance et le patrimoine personnel de la duchesse reviendra à son frère Étienne, François.

 

Un différent survenu entre les Religieux de Saint-Denis et la duchesse confirme l’intérêt porté par Mme de Saint-Aignanau domaine de Tremblay. Si elle réside habituellement dans son hôtel parisien, elle finance d’importants travaux à Tremblay. Ceux-ci susciteront un conflit de voisinage, nous apprend un mémoire rédigé par les Religieux. Nous citons intégralement ce document qui montre les conflits de pouvoir entre les administrations seigneuriale et royale, les hautes protections dont jouit la duchesse, la position privilégiée de ses biens dans le village, et les rapports déférents entretenus avec elle par le seigneur du lieu.

 

« Les Religieux de l’abbaye de Saint-Denis-en-France sont seigneur haut et moyen et bas justiciers directs, censiers et voyers de la terre et seigneurie du Grand et Petit Tremblay-en-France, située entre les chemins de Soissons et Meaux. Madame la duchesse de Saint-Aignan possède dans cette terre de Tremblay plusieurs domaines qui relèvent en fief des dits Religieux de Saint-Denis. Elle possède entre autres un château accompagné d’un clos assez considérable. Ce clos est entouré de murs dont une partie forme un côté de la rue qui va du Petit-Tremblay au Grand-Tremblay. Cette dame fait actuellement construire un bâtiment qui excède de 9 pieds, au-delà de son mur, dans la partie qui va du Petit-Tremblay au Grand-Tremblay. Plusieurs habitants, choqués d’une anticipation aussi considérable, sont venus avertir les Religieux de Saint-Denis. Deux d’entre eux se sont transportés sur les lieux et ont trouvé que l’anticipation au-delà du mur de la dite dame et sur la voie publique était effectivement de 9 pieds, ce qui fait une hache assez désagréable et rétrécit le chemin précisément dans le tournant qui communique du Petit-Tremblay au Grand-Tremblay.

Les susdits Religieux ayant demandé aux ouvriers qui construisent le susdit bâtiment s’ils avaient vu quelqu’un qui eût donné l’alignement, les ouvriers ont répondu que c’était Monsieur le Président HÉraultqui avait donné l’alignement, mais qu’il ne s’était point transporté sur les lieux, qu’il avait agi sur le dire d’un valet de Madame la duchesse de Saint-Aignan et sur un plan qu’il avait apporté.

Les Religieux qui ont un intérêt réel à ne point laisser empiéter sur leurs droits, croient qu’ils ne peuvent, ni ne doivent, souffrir cette anticipation. Quelque respect et quelque attention qu’ils aient  pour Madame la duchesse de Saint-Aignan, ils ne peuvent ne point s’opposer à l’alignement donné par Monsieur le Président HÉrault

1° parce que mon dit sieur président qui est commissaire du Conseil pour les Ponts et Chaussées, ne peut l’être que pour les routes royales,

2° parce que le pavé qui est dans Tremblay n’étant pas une route royale, c’est au seigneur haut justicier et voyer à donner les alignements,

3° parce que si les Religieux de Saint-Denis souffraient une pareille entreprise de la part de la Chambre du domaine, ils perdraient une partie utile des droits utiles de leur seigneurie, puisque chaque particulier, en prenant la même voie que Madame la duchesse de Saint-Aignan, augmentera insensiblement la quantité de ses héritages ou de son domaine, sans que le seigneur puisse savoir par quel moyen une telle maison ou un tel clos a maintenant plus de contenance qu’il n’en avait par le passé. On sait que tous les propriétaires doivent donner des déclarations de leur propriété au seigneur  direct. Ces déclarations ou aveux doivent contenir la véritable quantité, jusqu’à la perche, avec les tenants et les aboutissants, tout le surplus appartenant au seigneur direct, surtout quand il est en même temps haut-justicier. »

 

CONCLUSION

 

Le fief des Tournelles aujourd’hui connu sous le nom de Château Bleu, restera dans la famille Turgotjusqu’en 1817.

 

Après le décès de la duchesse de Saint-Aignan le fief revient à son frère Étienne, François, né le 16 juin 1721, chevalier, puis marquis de SOUSMONT,dernier vivant des frères Turgot. Cette demeure de prestige, assez éloignée de la capitale, sera le refuge de sa veuve Marguerite Capon, comtesseTurgot, sa famille et ses proches, pendant toute la période révolutionnaire. Aucun des membres de cette famille ne sera inquiété, bien que l’un des enfants Antoine, Étienne, Marie Turgot, né à Paris le 24 décembre 1766, lieutenant en 1789, ait émigré en 1792 et fait campagne conte la République, dans l’armée des princes. Il servit en 1795 à Quiberon et à l’Île d’Yeu, dans le corps d’émigrés nobles, au service de l’Angleterre, sous les ordres du comte Williamson. La relative quiétude de sa famille à Tremblay prouve la bonne intégration des Turgotdans la communauté tremblaysienne qui n’a pas essayé de se venger de la trahison de l’un des descendants directs de cette famille noble.

 

En 1816, après le décès de la comtesse, sa fille Marie-Françoise Renée, Turgot comtesse de Coubert fera l’acquisition auprès de ses frères, sœurs, neveu et nièces  de leurs droits sur la ferme du Tremblay, moyennant le prix principal de 132 000 francs. Le fief des Tournelles sera  mis en vente et acquis en 1817 par le sieur Roulle.qui  procèdera à la destruction de cette demeure coûteuse, exploitée par lui comme carrière de pierre. Il ne subsiste plus aujourd’hui, du château des Turgot,que l’entrée et les communs.

 

La famille Turgot restera propriétaire de la ferme du Tremblay, jusqu’en 1867.

 

 

 

1 - Archives nationales LL 1222. L’acte capitulaire du 29 mars 1666 valide les ventes et échanges proposés par le cardinal de Retz, abbé de Saint-Denis, pour récupérer les terres que les frères de Bermont possèdent à Tremblay, dans le but d’y rétablir la seigneurie complète de l’abbaye.

 

2 - Archives nationales S  2328

 

3 - Archives nationales S  2328

 

4 – Cf.  Hervé Revel, LeChâteau Bleu, ancien Hôtel seigneurial du fief des Tournelles, bulletin n° 3 de la SEHT, année1977, 2e semestre.

 



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